En 1897, sur le rebord sud-est de la colline de Byrsa — là où Carthage fut, un soir de 146 avant notre ère, rayée par Rome — un hôtel ouvre ses portes : le Grand Hôtel Saint-Louis et de Carthage.
Vingt-cinq chambres, des arcades superposées, une vue qui domine la baie et le port punique. Les voyageurs du début du siècle y font halte, à deux pas de la chapelle Saint-Louis et de son jardin d'antiquités.
Le lieu n'a rien d'ordinaire. Sur cette acropole, la France et l'Église ont élevé tout un ensemble à la mémoire de Louis IX, mort près d'ici en 1270 : la chapelle en 1841, le musée des Pères Blancs en 1879, la cathédrale Saint-Louis consacrée en 1890 — aujourd'hui l'Acropolium — et le musée national de Carthage, voisin immédiat.
L'hôtel a toujours vécu au bord de cet ensemble, entre ruines puniques et pierres chrétiennes. Un siècle a passé — la pierre, elle, est encore là.
Dans les années 1960, au lendemain de l'indépendance, le vieil hôtel laisse place à un édifice bien plus vaste — blanchi à la chaux, rythmé d'arcades, visible de presque partout dans Carthage.
C'est ce bâtiment, moderne et méditerranéen, que l'on habite encore aujourd'hui.
Au fil du temps, la maison prend le nom d'une reine : Didon — Elissa — fondatrice légendaire de Carthage. Hôtel Reine Didon, puis Villa Didon.
Le choix n'est pas anodin. Didon, dans la légende, fonde une cité par ruse : le territoire qu'elle obtient est celui que peut couvrir une peau de bœuf — qu'elle découpe en fines lanières pour en cercler le plus grand domaine possible. Ingéniosité, ténacité, élégance : les qualités que la villa veut faire siennes.
"Didon n'a pas seulement fondé Carthage. Elle a fondé l'idée qu'un lieu se mérite par ce qu'on y met, pas par ce qu'on y prend.
En 1987, la maison de Byrsa change de mains. Elle s'appelle encore le Reine Didon. Elle ne changera pas tout de suite : dix ans passeront avant que le premier mur ne bouge. Celui qui vient de l'obtenir n'est pas pressé — il attendait cette colline depuis le début.
Mongi Loukil avait bâti là où le tourisme tunisien restait à faire : Hammamet, Djerba, puis Tozeur, où il a construit avant les autres et où il est retourné en pleine crise, quand tous s'en allaient. Une génération entière l'a suivi. Mais de toutes les maisons qu'il a levées, aucune n'était celle-ci.
Ce qu'il voulait ici n'était pas un hôtel de plus, mais une maison où l'on parle d'art. En 1998, il fonde le Didon d'or — un prix sans catégorie, ni littéraire, ni scientifique, ni social, qui distingue une Tunisienne, ou une institution de femmes, pour un geste modeste ou une œuvre entière. Aucun critère, sinon l'excellence. Il s'est éteint en 2019. Ses fils tiennent la maison.
À partir de 1997, l'architecte-designer français Philippe Boisselier repense entièrement la villa — elle ouvrira au printemps 2004 : lignes épurées, murs blancs, pierre claire, un portique de fines colonnes. La maison devient un boutique-hôtel où plus de vingt œuvres d'artistes tunisiens et internationaux dialoguent avec la lumière. L'architecture choisit de se taire pour que les œuvres parlent. L'art, ici, n'est pas exposé — il vit. Parmi elles, les stèles calligraphiées de Rachid Koraïchi veillent toujours sur les terrasses, face à la baie.
Plus d'un siècle après le premier voyageur, la villa accueille toujours sur la même colline, face à la même baie. Chaque jour différent, chaque soir nouveau.
Vivre la Villa Didon